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 « Je tombais de sommeil et la sagesse me dit :
 Jamais dans le sommeil la rose du bonheur n'a fleuri pour personne...
La saison des roses et du vin et des compagnons ivres!
Sois heureux un instant, cet instant c'est ta vie
Vois, la brise a déchiré la robe de la rose,
De la rose dont le rossignol s'était enamouré ;
Faut-il pleurer sur elle, faut-il pleurer sur nous ?
La mort viendra nous effeuiller et d'autres roses refleuriront. » 
Les quatrains d'Omar Khayyam sur le vin, l'amitié, son jardin et les roses 


Les Oiseaux de proie



Je m’étais assis sur la cime antique
Et la vierge neige, en face des Dieux ;
Je voyais monter dans l’air pacifique
La procession des morts glorieux.
La terre exhalait le divin cantique
Que n’écoute plus le siècle oublieux,
Et la chaîne d’or du Zeus homérique
D’anneaux en anneaux l’unissait aux cieux.
Mais, ô passions, noirs oiseaux de proie,
Vous avez troublé mon rêve et ma joie :
Je tombe du ciel, et n’en puis mourir !
Vos ongles sanglants ont dans mes chairs vives
Enfoncé l’angoisse avec le désir,
Et vous m’avez dit : — Il faut que tu vives ! —

Oiseaux qui chantent trop lût, deviennent, le soir, la proie de l’oiseau de proie.


Fultus Hyacintho



C’est le roi de la plaine et des gras pâturages.
Plein d’une force lente, à travers les herbages
Il guide en mugissant ses compagnons pourprés
Et s’enivre à loisir de la verdeur des prés.
Tel que Zeus, sur les mers portant la vierge Europe,
Une blancheur sans tache en entier l’enveloppe.
Sa corne est fine, aux bouts recourbés et polis,
Ses fanons florissants abondent à grands plis,
Une écume d’argent tombe à flots de sa bouche,
Et de longs poils épars couvrent son oeil farouche.
Il paît jusques à l’heure où, du Zénith brûlant,
Midi plane, immobile, et lui chauffe le flanc.
Alors des saules verts l’ombre discrète et douce
Lui fait un large lit d’hyacinthe et de mousse,
Et, couché comme un Dieu près du fleuve endormi,
Pacifique, il rumine, et clôt l’oeil à demi.




Chant alterné





I.

Déesse Athénienne aux tissus diaphanes,
Ton peuple, ô blanche Hellas, me créa de ses mains.
J’ai convié les Dieux à mes baisers profanes ;
D’un immortel amour j’ai brûlé les humains.


II.

Dans ma robe aux longs plis, humble vierge voilée,
Les bras en croix, je viens du mystique Orient.
J’ai fleuri sur ton sable, ô lac de Galilée !
Sous les larmes d’un Dieu je suis née en priant.


I.

Sur mon front plein d’ivresse éclate un divin rire,
Un trouble rayonnant s’épanche de mes yeux ;
Ton miel, ô volupté, sur mes lèvres respire,
Et ta flamme a doré mon corps harmonieux.


II.

La tristesse pieuse où s’écoule ma vie
Est comme une ombre douce aux cœurs déjà blessés ;
Quand vers l’Époux divin vole l’âme ravie,
J’allège pour le ciel le poids des jours passés.


I.

Jamais le papyrus n’a noué ma tunique :
Mon sein libre jaillit, blanc trésor de Paros !
Et je chante Kypris sur le mode Ionique,
Foulant d’un pied d’ivoire hyacinthe et lotos.


II.

Heureux qui se réchauffe à mon pieux délire,
Heureux qui s’agenouille à mon autel sacré !
Les cieux sont comme un livre où tout homme peut lire,
Pourvu qu’il ait aimé, pourvu qu’il ait pleuré.


I.

Éros aux traits aigus, d’une atteinte assurée
Dès le berceau récent m’a blessée en ses jeux ;
Et depuis, le désir, cette flèche dorée,
Étincelle et frémit dans mon cœur orageux.


II.

Les roses de Sâron, le muguet des collines
N’ont jamais de mon front couronné la pâleur ;
Mais j’ai la tige d’or et les odeurs divines
Et le mystique éclat de l’éternelle Fleur.


I.

Plus belle qu’Artémis aux forêts d’Ortygie,
Rejetant le cothurne en dansant dénoué,
Sur les monts florissants de la sainte Phrygie
J’ai bu les vins sacrés en chantant Évohé !


II.

Un esprit lumineux m’a saluée en reine ;
Pâle comme le lis à l’abri du soleil,
Je parfume les cœurs, et la vierge sereine
Se voile de mon ombre à l’heure du sommeil.


I.

Dans l’Attique sacrée aux sonores rivages,
Aux bords ioniens où rit la volupté,
J’ai vu s’épanouir sur mes traces volages
Ta fleur étincelante et féconde, ô Beauté !


II.

Les sages hésitaient, l’âme fermait son aile ;
L’homme disait au ciel un triste et morne adieu :
J’ai fait germer en lui l’Espérance éternelle,
Et j’ai guidé la terre au-devant de son Dieu.


I.

Ô coupe aux flots de miel où s’abreuvait la terre,
Volupté ! Monde heureux plein de chants immortels !
Ta fille bien aimée, errante et solitaire,
Voit l’herbe de l’oubli croître sur ses autels !


II.

Amour, amour sans tache, impérissable flamme !
L’homme a fermé son cœur, le monde est orphelin.
Ne renaîtras-tu plus dans la nuit de son âme,
Aurore du seul jour qui n’ait pas de déclin ?



Phidylé



Lherbe est molle au soleil sous les frais peupliers,
          Aux pentes des sources moussues
Qui, dans les prés en fleurs germant par mille issues,
          Se perdent sous les noirs halliers.

Repose, ô Phidylé ! Midi sur les feuillages
          Rayonne, et t’invite au sommeil.
Par le trèfle et le thym, seules, en plein soleil,
          Chantent les abeilles volages.

Un chaud parfum circule aux détours des sentiers ;
          La rouge fleur des blés s’incline ;
Et les oiseaux, rasant de l’aile la colline,
          Cherchent l’ombre des églantiers.


Les taillis sont muets ; le daim, par les clairières,
          Devant les meutes aux abois
Ne bondit plus ; Diane, assise au fond des bois,
          Polit ses flèches meurtrières.

Dors en paix, belle enfant aux rires ingénus,
          Aux Nymphes agrestes pareille !
De ta bouche au miel pur j’écarterai l’abeille,
          Je garantirai tes pieds nus.

Laisse sur ton épaule et ses formes divines,
          Comme un or fluide et léger,
Sous mon souffle amoureux courir et voltiger
          L’épaisseur de tes tresses fines !

Sans troubler ton repos, sur ton front transparent,
          Libre des souples bandelettes,
J’unirai l’hyacinthe aux pâles violettes,
          Et la rose au myrte odorant.

Belle comme Érycine aux jardins de Sicile,
          Et plus chère à mon cœur jaloux,
Repose ! Et j’emplirai du souffle le plus doux
          La flûte à mes lèvres docile.

Je charmerai les bois, ô blanche Phidylé,
          De ta louange familière ;
Et les Nymphes, au seuil de leurs grottes de lierre,
          En pâliront, le cœur troublé.


Mais quand l’Astre, incliné sur sa courbe éclatante,
          Verra ses ardeurs s’apaiser,
Que ton plus beau sourire et ton meilleur baiser
          Me récompensent de l’attente !
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